Lettre
de Madame de Sévigné à sa fille Madame de
Grignan.
Aux Rochers, ce 2e Octobre (1675)
Je suis fort aise que vous dormiez à Grignan,
et que vous n'y soyez pas dévorée.Pensez vous que
vous soyez seule en peine d'une santé? Je songe fort à
la vôtre. Vos fleurs et vos promenades me font plaisir.
J'espère que j'aurai des bouquets de ce grand jardin que
je connois. J'avois dessein de vous demander un peu de vos bons
muscats : quelle honte de ne m'en (plus) offrir ! mais c'est
qu'ils ne sont pas encore mûrs.
Lettre
de Me de Sévigné à Monsieur de Coulanges
son cousin.
Aux Rochers 22e de juillet (1671)
(...) Savez vous ce que c'est que faner ? Il faut que je vous
l'explique: faner c'est retourner le foin en batifolant dans
une prairie ; dès qu'on en sait tant on sait faner.
Lettre
de Me de Sévigné à Coulanges (Marquis de
Coulange son cousin)
9 septembre 1694.
Ce que vous mettez pour adresse sur votre dernière
lettre, en disant adieu à tous ceux que vous nommez, ne
vous a brouillé avec personne : Au château
royal de Grignan. Cette adresse frappe et donne
tout au moins le plaisir de croire que dans le nombre de toutes
ces beautés dont votre imagination est remplie, celle
de ce château qui n'est pas commune, y conserve
toujours sa place et c'est un de ses plus beau titre. Ce vilain
degré par ou l'on montait dans la seconde cour, à
la honte des Adhémar, est entièrement renversé
et fait place au plus agréable qu'on puisse imaginer ;
je ne dis point grand ni magnifique, parce que, ma fille n'ayant
pas voulu jeter tous les appartements par terre, il a fallu se
réduire à un certain espace, ou l'on a fait un
chef-d'oeuvre.Le vestibule est beau, et l'on peut y manger fort
à son aise. On y monte par un grand perron. Les armes
de Grignan sont sur la porte (...)
Lettre
de Madame de Sévigné à Mme de Guitaut (comtesse
de guitault)
20 juillet 1694
Je partis le onzième de Mai, j'arrivai à lyon
le onzième jour, et je m'y reposai trois jours, je m'embarquai
sur le rhône, et je trouvai le lendemain, sur le bord de
ce beau fleuve, ma fille et M. de Grignan,
qui me reçurent si bien et m'amenèrent dans un
pays si différent de celui que je quittais et ou j'avais
passé que je crus être dans un château
enchanté. Enfin Madame jugez en, puisqu'il n'y voit ni
misère ni famine, ni maladies, ni pauvres. On croit être
dans un autre monde (...)
Lettre
de Mme de Sévigné
5 Avril 1690
Je reviens à vos dévotion, à votre beau
et magnifique chapitre. Je serai fort sensible à cette
sainte et solide grandeur, et puisqu'il est fait, il le faut
préférer à dix mille livres de rente. C'est
une très grande distinction. Je voudrais bien avoir été
à vos ténèbres; j'ai très bonne opinion
de la musique de M. de Grignan.
Lettre
de Mme de Sévigné
24 juillet 1680
Je vois d'ici votre belle terrasse des Adhémars,
et votre clocher que vous avez paré d'une balustrade qui
doit faire un très bel effet; jamais clocher ne s'est
trouvé avec une telle fraise (...)
Lettre
de Mme de Sévigné à Coulanges
9 septembre 1694
Mais puisque nous y sommes, parlons un peu de la cruelle et
continuelle chère que l'on y fait, surtout en ces temps
ci. Ce ne sont pourtant que les même choses que l'on mange
partout. Des perdreaux, cela est commun, mais il n'est pas commun
qu'ils soient tous comme lorsque à Paris chacun les approche
de son nez avec une certaine mine, et criant:" Ah! quel
fumet! Sentez un peu. "Nous supprimons tous ces étonnements.
Ces perdreaux sont nourris de thym, de marjolaine,
et de tout ce qui fait le parfum de nos sachets; il n'y a point
à choisir (...)
Pour les melons les figues et les muscats,
c'est une chose étrange: si nous voulions, par quelque
bizarre fantaisie, trouver un mauvais melon nous
serions obligés de le faire venir de Paris; il ne s'en
trouve point ici. Les figues blanches et sucrées, les
muscats comme des grains d'ambre que l'on peut croquer, et qui
vous feraient fort bien tourner la tête si vous en mangiez
sans mesure, parce que c'est comme si l'on buvait
à petits traits du plus exquis vin de Saint-Laurent (...)
Lettre
de Madame de Sévigné à Coulange
3 février 1695
Mme de chaulnes me mande que je suis trop heureuse d'être
ici avec un beau soleil; elle croit que nos jours sont cousus
d'or et de soie. Hélas mon cousin, nous avons cent fois
plus froid ici qu'à Paris. Nous sommes exposés
à tous les vents. C'est le vent du midi, c'est la bise,
c'est le diable, c'est à qui nous insultera; ils se battent
entr'eux pour avoir l'honneur de nous r enfermer dans nos chambres.
Toutes nos rivières sont prises, le Rhône, ce Rhône
si furieux n'y résiste pas. Nos écritoires sont
gelées ; nos plumes ne sont plus conduites par nos doigts,
qui sont transis. Nous ne respirons que la neige; nos campagnes
sont charmantes dans leur excès d'horreur. Je souhaite
tous les jours un peintre pour bien représenter l'étendue
de toutes ces épouvantables beautés.Contez un peu
cela à notre duchesse de Chaulnes, qui nous croit dans
ces prairies, avec des parasols, nous promenant à l'ombre
des orangers.